Organisme collecteur de la taxe d’apprentissage : mutualiser pour mieux répartir

Mieux définir les besoins de formation de la filière cosmétique, améliorer la collecte de la taxe d’apprentissage et optimiser son affectation : telles sont les louables ambitions du nouvel organisme collecteur (Octa) de branche. Son démarrage se heurte pourtant aux résistances de certaines fédérations.

«Faux départ : mouvement en avant qui anticipe une autorisation de bouger.» L’expression colle parfaitement au démarrage du nouvel organisme collecteur de la taxe d’apprentissage (Octa) de la filière cosmétique (1), porté par l’association de PME marseillaise Cosmed. Alors même que la création d’un Octa de portée nationale visait précisément le rassemblement du secteur – du parfum aux distributeurs, des façonniers à l’esthétique –, l’initiative a provoqué quelques grincements de dents dans les fédérations. En cause ? La manière, surtout. Un «froissement» que Jean-Marc Giroux, le président de Cosmed, espère voir vite surmonté, afin que le secteur s’empare des enjeux essentiels : l’emploi des jeunes et la gestion prévisionnelle des compétences.

 

À l’origine de la création de l’Octa cosmétiques, une conviction : la nécessité pour la filière de reprendre la main sur la taxe d’apprentissage (TA) versée par ses entreprises, afin d’en optimiser la répartition. «Aujourd’hui, la plupart des sociétés du secteur versent leur TA à des Octa interprofessionnels, ou bien aux chambres de commerce, le plus souvent sans la flécher vers un établissement bénéficiaire particulier, explique Jean-Marc Giroux. Or, les fonds non affectés sont répartis par la commission paritaire de l’Octa. Ces organismes généralistes disposent d’une bonne vision territoriale, mais connaissent moins bien nos besoins spécifiques de formation. Les sommes acquittées par la filière – estimées entre 15 et 30 millions d’euros – sont donc diluées, ce qui constitue une perte de moyens importante pour les centres de formation.» D’envergure nationale, l’Octa cosmétiques est astreint par la loi à une collecte minimale de 2,7 millions d’euros en année pleine. Avec une habilitation officielle intervenue le 29 novembre dernier (2), impossible de faire des miracles pour 2013. «Des dizaines d’entreprises nous ont adressé leurs bordereaux, et il nous en parvient encore tous les jours», assurait cependant Jean-Marc Giroux fin février, à quelques jours de la clôture de la campagne, fixée comme tous les ans au 1er mars.

 

Mais la vocation d’un Octa ne se limite pas à assumer le rôle de «comptable de l’Etat». Et celui de la filière cosmétiques affiche d’autres ambitions. D’abord, la promotion de l’apprentissage, «un véritable mode d’entrée dans le secteur pour les jeunes». D’autant que «l’alternance, ce n’est pas seulement le CAP, rappelle Jean-Marc Giroux. Cela peut aussi concerner des diplômes de niveau I, doctorats, licences professionnelles, titres d’ingénieurs…» Autre objectif : mutualiser la réflexion entre acteurs de la filière pour mieux évaluer les besoins de formation et contribuer à l’élaboration des programmes. «Si, aujourd’hui, nos entreprises peinent à recruter sur certains profils, c’est en partie parce que le secteur n’a pas assez anticipé sur ses besoins, poursuit le président de Cosmed. Le problème se pose moins dans les grands groupes, qui sont bien armés, avec des services RH structurés, mais la gestion prévisionnelle des compétences constitue un exercice particulièrement difficile pour les PME.»

 

Fin 2011, une étude prospective conduite pour la Cosmetic Valley (3) pointait en effet des difficultés de recrutement à cinq ans sur des postes stratégiques : conducteur de ligne, responsable réglementaire, technicien de process, chef de projet packaging, ajusteur-outilleur… Toutes branches confondues – formulation, packaging, sensoriel –, les employeurs interrogés évoquaient un manque de «profils pointus» et de «formations adéquates». Trois ans plus tôt, une étude commanditée par la Confédération nationale de l’esthétique parfumerie (Cnep) mettait en évidence le besoin de professionnalisation du secteur beauté/bien-être : une montée en compétences requise pour répondre non seulement aux aspects techniques de l’esthétique, mais aussi aux fonctions de gestion, administration, marketing et management.

 

Comment remédier à ces difficultés ? Selon Cosmed, en rassemblant une large palette d’acteurs au sein de la commission d’adéquation emploi-formation de l’Octa, chargée de conseiller la commission paritaire – l’organe de contrôle et de décision – sur les choix d’orientation et d’affectation de la taxe. Problème : froissés de n’avoir été sollicités qu’après l’obtention de l’habilitation, trois poids lourds du secteur – Fédération des entreprises de la beauté (Febea), Cosmetic Valley, Centre européen de dermocosmétique (CED) – ont décliné l’invitation. «Nous pouvons difficilement adhérer à une démarche dont on ne nous a pas présenté les tenants et les aboutissants», justifie Alain Grangé Cabane, le président de la Febea, pour qui Cosmed aurait dû convier ses partenaires à «confronter leurs analyses en amont». Maladresse diplomatique ? Pour Jean-Marc Giroux, il s’agit surtout d’un problème de calendrier : «Avec le changement de majorité politique en mai, notre demande d’habilitation est restée sans réponse pendant des mois, justifie-t-il. Nous n’avions aucune certitude sur son issue : il aurait donc été prématuré de solliciter des partenaires.» La Cnep, à l’inverse, aurait volontiers accepté de siéger à la commission… si elle y avait été invitée. «Sur le principe, je suis plutôt favorable à un grand Octa de branche… à condition qu’aucun des petits rameaux de l’arbre beauté/bien-être ne soit oublié, regrette sa présidente, Régine Ferrère. La filière ne se résume pas à l’industrie !»

 

Au-delà des susceptibilités, l’association marseillaise a visiblement encore du pain sur la planche pour convaincre le secteur. «Je ne suis pas certain que la constitution d’un Octa spécifique soit une réponse tout à fait pertinente, commente Alain Grangé Cabane. Les emplois en tension ne sont pas les mêmes d’une région à l’autre, les difficultés de recrutement ne sont pas partagées par toutes les entreprises de la filière… À mon sens, les réponses se situent plutôt au niveau local ou régional, que dans une grande politique nationale de saupoudrage.» L e directeur d’un centre de formation redoute une confusion qui le priverait d’une partie de ses ressources habituelles. «Les entreprises ont du mal à comprendre comment fonctionne la taxe d’apprentissage, témoigne-t-il. Certaines ont cru qu’il était désormais obligatoire de verser l’impôt à l’Octa de branche, et qu’elles ne pouvaient plus décider du fléchage des fonds. Si bien que nous avons perdu des financements.»

 

Des doutes et des critiques qui n’entament pas la détermination du président de Cosmed, pour qui seul l’avenir compte. Convaincu de la démarche, Jean-Marc Giroux se veut confiant et rassurant : «Nous ne souhaitons pas et n’avons jamais souhaité assumer seuls la gouvernance de l’Octa, martèle-t-il. J’espère que la filière saura surmonter ce faux départ pour donner de l’ampleur à ce qui doit être un projet collectif.»

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