Parfumerie fine : cette «french touch» si appréciée

Le nez français est un talent qui s’exporte et permet d’exporter. Si la parfumerie fine ne compte aucun leader tricolore dans le top 5, elle reste cependant marquée par une créativité hexagonale.

La mode et le parfum, des spécialités si françaises… Au-delà du cliché, le constat revêt cependant une part de vérité même si la réalité est plus complexe, notamment au niveau de la création. Ainsi, pour la couture, c’est un Belge, Raf Simons, qui a succédé chez Dior à l’Hispano-britannique John Galliano. Toujours chez LVMH, les collections Louis Vuitton sont confiées à l’Américain Marc Jacobs. En revanche, côté parfum, François Demachy tient fermement les commandes de la créativité olfactive chez Dior. Et quand Louis Vuitton annonce qu’il va bientôt lancer ses propres jus, il fait part simultanément de l’arrivée de Jacques Cavallier, jusque-là maître parfumeur chez Firmenich. Deux Français donc, deux Grassois même, peut-on préciser, qui sont les représentants emblématiques de cette myriade de créateurs hexagonaux qui signent tous les ans des jus destinés à toute la planète en parfumerie fine, la création en parfumerie fonctionnelle étant nettement plus hétérogène. «Nous avons effectivement un parfumeur français dans chaque centre de création de Symrise dans le monde. Il y apporte très certainement cette french touch si appréciée et reconnue par nos clients d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Asie», constate Béatrice Mouleyre, directrice générale parfumerie fine monde de Symrise.

 

Au-delà des gênes

Y aurait-il donc une spécificité française, qui permettrait aux nez hexagonaux de s’imposer, quand leurs compatriotes couturiers se font de plus en plus rares ? «Oui, répond sans hésiter Jean-Claude Ellena, le parfumeur d’Hermès, également originaire de la région de Grasse, nous avons une histoire, une culture, une formation.» Un cocktail composé d’une compétence de chimiste, d’un talent et d’un savoir-faire d’artiste, capable d’écouter une marque pour se mettre à son service. Jean Mane, patron de l’entreprise éponyme, se demande même s’il ne s’agit pas d’hérédité. Tant il est vrai que les histoires de famille sont encore nombreuses. Au-delà des gènes, la tradition pèse lourd. Les écoles de formation des groupes sont en France, tout comme l’Isipca (Institut supérieur international de la parfumerie, de la cosmétique et des arômes alimentaires). «C’est un cercle vertueux, la France reste le berceau de la parfumerie», observe Laurent Bourdeau, responsable parfumerie fine Europe chez Givaudan.

Vu du Japon, c’est la même chose. «Nous n’avons pas hésité à venir nous implanter à Paris. L’Italie aurait pu s’envisager, notamment dans les années 70-80, d’autant qu’il y a sur place des acteurs importants. Mais la centralisation s’est finalement faite à Paris. Nos clients attendent de nous d’être une tête de pont entre l’Europe et l’Asie», explique Luc Malfait, président de Takasago Europe. Xavier Renard, vice president regional manager fine fragrance & beauty care EAME chez IFF, est plus prudent : «Tous nos parfumeurs, en France ou ailleurs, ont le même niveau d’expertise… Nous aurions pu imaginer un centre de création ailleurs en Europe mais nous privilégions la proximité avec nos clients. C’est un élément de compétitivité, les décisionnaires sont à Paris». Le groupe américain joue cependant aussi la carte grassoise avec LMR, centre historique de matières premières naturelles. Tout comme Givaudan qui y possède un site de production.

Cette emprise hexagonale ne se limite pas à la création. Comme le souligne Yvan Bagnis, vice-président parfumerie fine Europe chez Firmenich, «la création ce n’est pas seulement une formule. Ce sont aussi des laboratoires ou le consumer insight. Et, pour la parfumerie fine, ils sont à Paris». Les patrons aussi sont français… Si l’on considère Givaudan, le groupe suisse premier mondial (voir tableau ci-dessous), c’est un Français, Gilles Andrier, qui est aux commandes. Chez Firmenich et IFF, ce sont respectivement Armand de Villoutreys et Nicolas Mirzayantz qui dirigent les divisions parfumerie.

 

Le cours de l’histoire

Néanmoins, au pays du parfum, on peut se demander pourquoi les cinq plus grandes maisons mondiales ne sont pas françaises. Jean-Claude Ellena suggère : «Nous sommes doués pour la création mais pas pour l’économie». L’histoire et la chimie sont aussi des pistes d’explication. «La Seconde Guerre mondiale a fait du mal à la parfumerie grassoise en la coupant de ses sources d’approvisionnement traditionnelles, des huiles venant de l’empire colonial d’alors. Grasse ne pouvait plus livrer ses clients étrangers», rappelle Jean Mane. Cela a sans doute profité aux deux groupes installés en zone neutre, les suisses Givaudan et Firmenich. Contrairement à leurs concurrents français, qui avaient construit leur métier à partir des matières premières naturelles, ils étaient à l’origine des chimistes et ont, grâce à ce savoir-faire, bâti une palette de nouveaux ingrédients permettant de se différencier.

Le marketing a aussi influé sur le cours de l’histoire. Aux Etats-Unis, le travail de compréhension du consommateur serait plus rigoureux, estiment certains experts. Leur marché est plus large et plus unifié que celui de la vieille Europe, où les préférences olfactives varient encore d’un pays à l’autre, même si elles tendent à s’unifier mondialement selon un étalonnage américain. De nombreux parfumeurs français ont participé à sa construction. Ainsi, pour ne citer que l’exemple de Firmenich,  ils sont trois venus de la Côte d’Azur à travailler à New York : Harry Frémont, Richard Herpin et Pierre Negrin. Cette reconnaissance de ses talents est un atout pour La France car, dans un monde ouvert, d’autres régions commencent à émerger. Dans toutes les maisons de composition, on cite le Brésil comme le nouveau pôle de créativité à suivre de près. Et les patrons de parler d’un passage à São Paulo comme d’un plus dans la carrière d’un jeune parfumeur…

Les cinq premiers mondiaux

Chiffre d’affaires des maisons de composition

 

Givaudan

3,2 Md€  (3,9 milliards de francs suisses)

Firmenich (1)

2,18 Md€ (2,6 milliards de francs suisses)  

IFF

2,15 Md€ (2,8 millliards de dollars)

Symrise

1,58 Md€

Takasago (2)

1 Md€ (113,6 milliards de yens)

Source : entreprises.

(1) Exercice clos le 30 juin 2012.

(2) Le 31 mars 2012 – taux de change au 11/12/2012.

 

Légende

Cinq milliardaires en chiffre d’affaires (en euros) ayant tous une activité conséquente dans l’Hexagone, mais aucune entreprise française dans ce top 5 de la parfumerie et des arômes. Le chiffre d’affaires de Mane, le premier français, devrait frôler les 630 millions d’euros (estimation 2012).

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