Parfum : les filières qui résistent

Si la majorité des ingrédients naturels est achetée à l’étranger, des matières comme la lavande, le lavandin ou le bourgeon de cassis ont vu leur production s’organiser dans l’Hexagone.

Rose de Bulgarie, jasmin d’Inde ou d’Égypte… La parfumerie ne consomme plus local depuis longtemps, la faute à une main-d’œuvre devenue trop chère. Pourtant, quelques ingrédients français arrivent à rivaliser en termes de prix avec les productions étrangères. Ainsi, le bourgeon de cassis, la lavande et le lavandin ont su modifier leurs habitudes pour maintenir des produits de qualité à des prix raisonnables. «Ce sont de belles filières, assure Dominique Roques, directeur achats et gestion des ingrédients naturels chez Firmenich. La lavande et le lavandin représentent un chiffre d’affaires de 30 millions d’euros et le bourgeon de cassis d’environ 1 million.»

«Le maintien du prix est en grande partie dû à la mécanisation», explique Benoît Lemont, responsable du sourcing pour le fournisseur d’ingrédients Biolandes. Les producteurs de bourgeon de cassis bourguignons ont réagi il y a une dizaine d’années pour faire face à la concurrence. «Ils avaient du mal à trouver des saisonniers pour ébourgeonner à la main», raconte Bernard Toulemonde, directeur général de la division des naturels chez IFF. La société a participé au financement et à la conception d’une «moissonneuse-batteuse» adaptée aux besoins des producteurs de cassis, qui coupe les branches et trie les bourgeons. En cinq heures, une personne produit 1 kilo de bourgeons, la machine 100 kilos. Une initiative qui maintient le prix du kilo aux environs de 40 euros.

En Provence, les progrès techniques ont permis de stabiliser les prix de la lavande et de limiter le recours aux saisonniers. «La mécanisation a diminué le nombre d’employés mais elle a permis d’améliorer la qualité, car nous devions commencer la récolte très tôt dans la saison pour la finir tard, justifie Alain Aubanel, agriculteur et président du Comité interprofessionnel des huiles essentielles françaises (Cihef). Les machines permettent de la faire au bon moment.»

Il faut admettre que l’emblème de la Provence est très concurrencé par des matières premières venues de Bulgarie, de Chine ou d’Ukraine, et qu’il a perdu cette année sa place de leader. «La production de lavande a été de 70 tonnes en 2012. Pour la première fois, la Bulgarie nous dépasse, avec 85 tonnes», précise le président du Cihef. Le prix français reste par ailleurs supérieur. «Entre 110 à 120 euros le kilo contre 82 euros en Bulgarie», reconnaît-il. Une différence imputable selon lui à une baisse de la surface de culture, aujourd’hui de 20 000 hectares. Hybride issu de deux lavandes, le lavandin reste, lui, «typiquement français avec 1 200 tonnes produites en 2012, ajoute-t-il. Il est plus abordable, à environ 21 euros le kilo».

Pour assurer sa pérennité, la filière s’est organisée. «Pour contrebalancer la cherté du produit, nous certifions sa qualité à travers une démarche de développement durable et la signature, en 2008, d’une Charte d’Engagement, raconte Alain Aubanel. Nous garantissons notamment la traçabilité et la pureté des huiles essentielles.» On garantit la qualité, on préserve le territoire et on assure sa promotion, mais aussi sa R&D. «Nous essayons de conserver une longueur d’avance sur le plan de la recherche car c’est un investissement que ne peuvent pas faire nos concurrents étrangers». Ainsi, le Centre régionalisé interprofessionnel d’expérimentation en plantes à parfum, aromatiques et médicinales (Crieppam) travaille notamment sur des souches plus résistantes à la maladie. À ses côtés, Givaudan épaule les producteurs pour promouvoir de nouvelles variétés de lavande. «Nous nous assurons que celles-ci possèdent des qualités olfactives intéressantes», explique Olivier Fallet, responsable des achats pour la maison de composition. La lavande est l’une des rares filières hexagonales où le groupe suisse s’implique autant. «Nous achetons près de 90% de la production de la coopérative France Lavande et nous allons à la rencontre des producteurs, nous discutons des récoltes…», détaille-t-il. Avec le Crieppam, Givaudan a introduit, dans quatre pépinières, des plans de lavande sains et résistants au phytoplasme, maladie responsable du dépérissement de la plante.

Inter à venir

En Bourgogne, outre les atouts d’une culture traditionnelle d’un cassis très aromatique, la filière mise sur la proximité. «Les productions étrangères, notamment celle de Pologne, ont besoin d’être congelées pour être transportées et il est difficile de juger la qualité à réception, confie le producteur Florent Baillard, agriculteur et président de la coopérative Socofruits. D’ici, nous pouvons livrer du frais.» Reste à convaincre les producteurs de ne pas se laisser tenter par des cultures plus rentables. «Nous sommes une quarantaine de producteurs soudés, raconte Florent Baillard. Je les sensibilise en les emmenant à la rencontre des clients pour voir comment ceux-ci travaillent nos bourgeons de cassis.»

Aux côtés de ces grosses productions, quelques filières de niche perdurent. Ainsi le narcisse, récolté sur les plateaux de l’Aubrac, reste une spécialité française, tout comme le mimosa de la Côte d’Azur. Les produits grassois tels que le jasmin, la rose de mai, la fleur d’oranger ou la feuille de violette résistent malgré la concurrence étrangère et un prix élevé. Ils retrouvent même une certaine vigueur, avec des quantités comprises entre 4 et 74 tonnes par an (1), en deçà de la demande, et s’arrachent à prix d’or. «Ils ont survécu grâce aux maisons de luxe qui sont prêtes à payer le prix», souligne Dominique Roques. En effet, pour une maison comme Chanel, impossible d’imaginer un N°5 sans jasmin ou sans rose de mai « made in Grasse ».»

Quand la France s’initie à l’iris

Démarrer une nouvelle culture en France ? Cela a été le cas de l’iris, traditionnellement cultivé en Italie. «L’approvisionnement toscan a été marqué par des prix de plus en plus élevés et le désintérêt des jeunes, raconte Benoît Lemont, responsable du sourcing pour Biolandes. Forts de ce constat, au début des années 1990, nous nous sommes approvisionnés ailleurs, avant de démarrer une filière dans les Landes, le terroir idéal pour la culture de l’iris.» L’exploit français a été de «produire une fleur de bonne qualité à un prix raisonnable», constate Bernard Toulemonde, directeur des naturels chez IFF.

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