Design : flacons d’exception

Véritables objets d’art mis en avant par les marques en fin d’année, les flacons de luxe leur permettent de s’approprier une tradition artisanale, loin d’une logique purement industrielle.

L’exercice n’est pas nouveau chez Guerlain. Tous les ans, la maison du groupe LVMH propose des créations exceptionnelles dédiées aux collectionneurs ou à ses riches clients. Cette année, la pièce la plus spectaculaire est l’Abeille aux ailes argent, le flacon historique de l’Eau de Cologne impériale créée pour l’impératrice Eugénie, édité à 50 exemplaires dans le monde et pour lequel il faut débourser 17 000 euros. Les ailes de l’abeille sont en cristal Baccarat, ciselé selon un savoir-faire emprunté à l’aéronautique pour lui donner son aspect métallisé. Cette édition particulière est l’occasion de mettre en avant les métiers traditionnels de Guerlain, comme les «dames de table», des ouvrières chargées de peigner un à un les fils de soie qui ceignent le col du flacon. D’autres classiques ont droit à une mise en scène de rêve pour la fin d’année : un Shalimar «Talisman byzantin» habillé d’un bijou de la maison Gripoix en pâte de verre et perles tissés sur une résille à l’or 24 carats (parfum de 1,5 l, 25 pièces dans le monde, 8 500 euros) ; une Heure Bleue centième anniversaire habillée par Baccarat et Gripoix (extrait 490 ml, 43 exemplaires, 11 000 euros) ; et pour la modernité, une Petite Robe Noire illustrée par Kuntzel + Deygas (extrait 75 ml, 37 pièces, 6 500 euros).

L’originalité cette année tient surtout à l’arrivée de Lancôme sur le territoire de l’objet de prestige. A l’occasion du lancement de La Vie est Belle, qui revisite le « sourire de cristal » sorti des archives de 1949, la marque de L’Oréal Luxe a confié aux verreries Brosse un véritable travail de diamantaire, avec un polissage des surfaces à la main. Au total, chaque flacon de 3 kg et 450 ml, à 1 990 euros, a demandé 20 heures de travail, entre la répartition manuelle du verre, son polissage, le bouchon en verre rodé fabriqué selon une technique délaissée depuis les années 1950, l’ajout d’un ruban d’organza cousu main… Les 146 exemplaires numérotés, dont 21 réservés à la France, sont donc quasiment des objets uniques, qui rapprochent la marque de l’aristocratie des métiers d’art. L’exclusivité de la distribution participe de l’expérience du luxe : Lancôme a mis en place une liste d’attente dès septembre aux Galeries Lafayette et au Printemps Haussmann pour pouvoir réserver son flacon. De même, Dior a privilégié sa boutique de l’avenue Montaigne et le Printemps Haussmann pour commercialiser son édition J’Adore L’Absolu réalisée en verre de Murano avec l’artiste Jean-Michel Othoniel (2 500 euros).

Si les «parfums de cuir» proposés par Thierry Mugler dans sa série de projets de haute parfumerie sont plus accessibles en prix (de 71 euros l’eau de parfum Angel en 30 ml à 55 euros pour Womanity), leur conception constitue aussi un hommage à l’artisanat d’art français. La marque s’est associée au Centre technique du cuir pour mettre au point un cuir sur mesure, traité par un procédé de tannage végétal utilisant des substances autorisées en cosmétiques. Les concentrés de parfums ont ensuite été mis au contact de ce cuir dans des cuves en inox réalisées elles aussi sur mesure par l’Orfèvrerie d’Anjou, une maison créée en 1710. Onze heures de travail ont été nécessaires à la fabrication d’une seule cuve, précise la marque de Clarins Fragrance Group. La maturation a eu lieu à Cosmeurop, l’usine de parfums du groupe située à Strasbourg, pendant quatre semaines. Chaque flacon est habillé d’une collerette en cuir et logé dans une bourse de la même matière, comme un hommage à la corporation des gantiers parfumeurs qui ont perduré jusqu’au XVIIIe siècle. Ce retour à la tradition serait-il une manière de se rassurer en période de crise ? C’est ce que pense Marc Touati, fondateur de l’agence AIO (voir encadréci-dessous). D’autres maisons vont puiser dans les belles matières pour leurs éditions de luxe : Burberry Body Crystal en cristal Baccarat, 156 exemplaires numérotés «célébrant chacun une année de l’histoire de Burberry depuis sa création» (2 000 euros) ; Fan di Fendi et son écrin de cuir vert cousu à la main dans les ateliers de Rome (230 euros) ; Givenchy et ses «parfums couture» habillés de dentelle ou de cuir (110 euros).

Trois questions à…

Marc Touati, fondateur de l’agence de design AIO

Verrier de formation, ancien directeur de studio d’Aesthète, l’agence de Thierry de Baschmakoff, Marc Touati vient de créer sa propre société spécialisée dans le luxe, AIO.

Que pensez-vous de l’arrivée de Lancôme sur le territoire du flacon d’exception ?

Dans le dossier de presse, il y a clairement la volonté de se référer à la main de l’homme, à l’objet unique. La marque a voulu créer un nouveau classique, avec un flacon ancien, le ruban noué à la main… Le parfum est devenu un objet de grande consommation. Il en sort 800 à 1000 nouveaux par an. On a besoin de réactiver la machine à rêves du luxe, valoriser l’exclusivité face à la globalité, l’artisanat face à l’industrie.

S’agit-il avant tout de communication de la part des marques ?

C’est la première fonction de ces objets, principalement à destination de la clientèle d’Asie et du Moyen-Orient. Mais une des grandes tendances du design de parfum actuellement est de se référer au fondement du luxe, à savoir le sur-mesure. On l’a vu chez Balenciaga Paris et son flacon au vernis craquelé, au fond asymétrique, volontairement imparfait. Ou dans tous les flacons accessoirisés de rubans, de nœuds, de cordelettes…

C’est aussi une façon de mettre en valeur les métiers d’art français ?

L’artisanat français d’excellence en verrerie est exceptionnel et inégalé, à la fois techniquement et esthétiquement. Il apporte une très belle caution, de même que les bijoux chez Guerlain, le cuir chez Thierry Mugler…

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