les solutions durables sécurisent les filières

Très réactives sur les questions de développement durable, les maisons de composition ont compris qu’intégrer cette problématique était indispensable à la pérennité de leur business.

Rapports annuels dédiés, sites et usines labellisées Iso 14001, actions dans des régions à l’autre bout du monde ou juste en bas de chez elles… rares sont les entreprises du secteur qui n’ont pas développé un « sustainability program ». « Ces problématiques font partie intégrante de notre politique corporate, déclare Béatrice Mouleyre, senior vice president fine fragrance creation chez Symrise. Avec des incontournables tels que respecter les hommes et protéger la nature. » IFF, propriétaire du Laboratoire Monique Remy depuis 2001, a repris les enseignements de sa fondatrice pour accroître son business. « Le développement durable permet de générer des matières premières de la plus haute qualité, résume Kip Cleverley, director global sustainability d’IFF. Les parfumeurs auront envie de les utiliser, et nos clients de travailler avec nous. »

Limiter la consommation d’énergie

L’écologie a été la première marche gravie par les maisons de composition et les actions mises en place portent leurs fruits : « Nous avons limité notre consommation d’énergie, d’eau et de carburant, et nous avons diminué nos déchets de 21%, affirme Kip Cleverley. Tout cela a réduit notre empreinte carbone globale ».

Sur les questions humaines, l’industrie semble avoir voulu prendre de court ses détracteurs. Elle ne se contente plus d’une politique qui concernerait uniquement les plantes, elle intègre désormais le facteur humain dans ses programmes. « Il s’agit d’un composant essentiel dans la stratégie, explique Mickael Blais, responsable du développement durable de Givaudan. C’est un engagement clair dans la conduite de nos affaires, qu’elles soient éthiques, sociales ou environnementales. »

Le secteur vit au rythme de solutions durables depuis plusieurs années déjà. « S’il y a eu peu de communication autour de cette démarche, c’est pour en assurer la crédibilité », souligne Yvan Bagnis, directeur général parfumerie fine Europe de l’Ouest de Firmenich. Plus offensives aujourd’hui, les entreprises mettent en avant leurs pratiques responsables afin de rassurer leurs clients. « La demande pour des politiques de développement durable fiables est plus forte dans certains pays », rapporte Luc Malfait, président de Takasago Europe. L’enthousiasme des maisons de composition pour cette tendance peut même être partagé. « Certains clients vont choisir de s’investir avec nous », témoigne Francis Thibaudeau, directeur de Robertet. Une manière pour eux, comme pour les sociétés de création, de s’assurer des ressources exclusives. « Nous ne faisons pas du bénévolat, explique-t-il. Chaque action est liée à un produit. C’est la garantie de pouvoir obtenir une ressource et de l’utiliser en parfumerie. »

Assurer le sourcing

Les politiques de développement durable ont démontré qu’elles permettaient à l’industrie du parfum, notamment dans le secteur des matières premières naturelles, dont elle est particulièrement avide, de sécuriser une grande partie de son sourcing et de proposer des qualités spécifiques. Ainsi, Robertet a initié en Turquie un programme autour de la culture bio de la rose. « Nous formons les agriculteurs à des cultures sans pesticides afin d’obtenir une filière sûre pour cette matière première », explique Francis Thibaudeau.

En mettant en place dernièrement des solutions durables aux Comores et à Madagascar, Givaudan sécurise son approvisionnement, respectivement en ylang ylang et en vanille. « Ce programme comprend déjà cinq filières, souligne Mickael Blais. C’est un travail long, mais qui nous permet d’agir en amont sur la qualité des produits. » Il n’est pas simplement question de s’approprier des ressources naturelles mais bien de s’assurer de la « soutenabilité » des filières. « Il s’agit pour nous d’un véritable accompagnement », insiste Luc Carrière, responsable du développement durable chez Mane. Dans la chaîne d’approvisionnement, la prise en compte des populations indigènes et des communautés locales devient aussi primordiale que la protection de la biodiversité.

Capitaliser sur l’humain

« Nous avons deux entités de traitement de la vanille à Madagascar, indique Béatrice Mouleyre. En plus de travailler avec plus de 6 000 récoltants, nous soutenons près de 40 000 personnes localement. » Sécuriser la qualité, mais aussi s’assurer d’un rendement suffisant et d’une main-d’oeuvre locale, d’autant que certaines régions sont confrontées à un exode rural massif. « Nos programmes permettent aux autochtones de bénéficier de conditions de vie qui les incitent à rester », analyse Mickael Blais. De même, il faut les pousser à conserver un intérêt pour les plantes aromatiques afin qu’ils ne les délaissent pas au profit de l’agriculture alimentaire, qui leur rapporterait plus d’argent. « Nous proposons à nos fournisseurs des contrats pluriannuels qui leur assurent un revenu compétitif », déclare Luc Malfait. Certaines maisons choisissent même « de préfinancer une partie des récoltes », annonce Francis Thibaudeau.

Le développement durable se décline aussi bien au niveau global que local. Ainsi, des sociétés comme Symrise à Holzminden, en Allemagne, Mane à Bar-sur-Loup ou encore Robertet avec la Sapad dans le Diois font vivre des communes, progresser leurs employés à l’aide de formations… « Nous ne serons jamais parfaits, mais nous essayons de relever autant que possible le niveau d’exigence », confie Luc Carrière.

Face à des agriculteurs plus experts et demandant un meilleur salaire, n’y a-t-il pas un risque de voir le prix des matières premières augmenter ? « La forte tendance inflationniste en Chine et en Inde entraîne une hausse des salaires, ce qui a des répercussions sur le prix des matières premières », souligne Luc Malfait.

Si le capital humain des producteurs est valorisé, le développement durable a un autre effet bénéfique. Il inspire la création, par le fait même que le produit a une vie et une histoire concrète. « Notre programme sur la vanille en Ouganda impacte positivement 6 000 fermiers », relate Yvan Bagnis. Un véritable travail humain qui se cache derrière une fiole. « Cela sensibilise tous les parfumeurs, estime Jacques Cavallier, maître parfumeur chez Firmenich. Lorsqu’ils voient le travail accompli, ils ont plus de plaisir à utiliser les matières premières. » La création, coeur de métier des maisons de composition, profite elle aussi de ce cercle vertueux.

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