la chimie toujours au coeur du métier

Si l’attrait pour le naturel gagne du terrain auprès du grand public, les matières premières synthétiques, malgré leur mauvaise presse, restent indispensables à la confection des parfums. Le point sur leurs multiples atouts.

J’utilise autant de produits artificiels que de produits naturels et, sans les produits artificiels, je ne saurais créer de parfum », écrit Jean-Claude Ellena, nez attitré de la maison Hermès, dans son livre Journal d’un parfumeur, récemment paru aux éditions Sabine Wespieser. Il y rapporte également que le public lui a souvent affirmé que ses fragrances « ne contenaient que des fleurs, des ingrédients naturels ». Une anecdote qui illustre bien la problématique « naturel contre chimie » et l’amalgame que font les consommateurs. « L’erreur est de croire que tout ce qui est naturel est forcément bon et que ce qui est synthétique ne l’est pas, explique Thierry Audibert, responsable de la recherche chez Givaudan. C’est une opposition simpliste, qui n’apporte rien au débat. Nous choisissons notre approche en fonction d’objectifs de production et d’impact environnemental. » Les acteurs du secteur confirment que les préjugés sont aussi erronés que tenaces. « C’est dans la nature que l’on trouve le plus de molécules potentiellement allergisantes, rétablit Olivier Pescheux, parfumeur senior chez Givaudan. Et un ingrédient synthétique n’est pas forcément bas de gamme. » Néanmoins, pour répondre au souhait croissant des consommateurs, les marques demandent du naturel dans les briefs. « On assiste à un véritable engouement pour les matières premières naturelles », confirme Barbara Zoebelein, parfumeur chez Drom. Mais si ces dernières sont mises en avant, celles issues de la chimie restent essentielles…

Et plus que jamais ! Sans la chimie, l’industrie ne se serait jamais modernisée. « Si la parfumerie a commencé avec le naturel et le parfumage des gants, la chimie lui a fait faire beaucoup de progrès », raconte Christophe Marin, directeur de la parfumerie EMEA (1) de Mane. Les ingrédients de synthèse ont été le principal vecteur de l’innovation, ils ont permis de sophistiquer la parfumerie classique. « Ils l’ont dynamisée, soutient Olivier Pescheux. Les notes fruitées pétillantes d’aujourd’hui n’existeraient pas sans synthèse. J’Adore de Dior est un grand floral vert, mais qui possède cette facette fruitée. Même chose pour Trésor de Lancôme et sa touche de pêche. » « De nombreux classiques n’auraient pas vu le jour sans notes de synthèse », ajoute Alexandra Monet, parfumeur chez Drom. Le départ aldéhydé du N°5 de Chanel, la note florale raffinée de l’hédione dans Eau Sauvage de Dior ou encore la touche gourmande issue du veltol d’Angel de Thierry Mugler sont autant de signatures synthétiques ayant donné naissance à des mythes. Y renoncer, « c’est prendre le risque de revenir à une parfumerie d’il y a 150 ans, prévient Olivier Pescheux. D’autant qu’il y a davantage de matières premières synthétiques dans la palette du parfumeur que de naturelles ».

Une plus grande liberté

Ces dernières sont encore peu nombreuses et « on ne trouve pas de nouvelles plantes odorantes tous les jours », remarque Alexandra Monet. Il ne faut pas opposer ces deux types de produits, car ils se complètent. « Le parfumeur ajuste ce que la nature lui fournit avec des ingrédients de synthèse pour obtenir l’effet olfactif recherché », explique Ahmet Baydar, senior vice president, corporate R&D d’IFF. La nature est d’ailleurs la première source d’inspiration de la chimie. « Certaines notes très populaires ne figurent tout simplement pas dans la palette naturelle, rappelle Pierre Kurzenne, parfumeur chez Symrise. Il n’y a que très peu de notes boisées, par exemple. La calone, note marine, n’existe pas au naturel. Les muscs ou certains floraux utilisés abondamment sont essentiellement artificiels. » La chimie permet de sublimer des notes. « Les matières premières synthétiques ont offert des profils olfactifs très différents, souligne Barbara Zoebelein. Puissantes de tête à fond. »

Les ingrédients synthétiques présentent aussi un intérêt économique indéniable, ce qui n’est pas le moindre de leurs atouts « Certains végétaux ont des rendements trop faibles pour garantir une production compatible avec les besoins des consommateurs, explique Thierry Audibert. Le menthol, par exemple, est plus rentable en version synthétique. » La chimie donne de même une plus grande liberté. « Elle permet de retranscrire des odeurs et des impressions sorties tout droit de l’imagination des parfumeurs, raconte Christophe Marin. Nous travaillons d’ailleurs souvent comme ça, en partant d’une demande des nez. »

Une marque de fabrique

« Pour les maisons de composition, la création d’une molécule de synthèse exclusive, aussi appelée captif, permet d’offrir une véritable signature et une marque de fabrique à la maison qui la produit », ajoute Christophe Marin. « Et d’éviter la copie », poursuit Yvan Bagnis (Firmenich). En réalité, ce n’est pas seulement la molécule qui est confidentielle, mais son mode de fabrication et le travail des chimistes. « Ils permettent tous deux d’avoir un avantage compétitif », explique Pierre-Yves Cariou, parfumeur IFF/R&D. Des processus de conception qui sont évidemment tenus secrets.

Difficile pour ces acteurs, chimistes initialement, de s’affranchir du regard négatif porté sur les matières premières de synthèse. « Il existe peu de pédagogie sur la question pour éduquer le consommateur, estime Yvan Bagnis. Mais dans le parfum, il est préférable de décrire une émotion olfactive que de décortiquer les formules. »

(1) Europe, Moyen-Orient (Middle East) et Afrique.

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