R&D : « Nous avons mis en place un écosystème d’innovation »

Éric Perrier, directeur R&D de LVMH.

À la tête de la recherche de LVMH, Éric Perrier a encouragé ses équipes à s’ouvrir sur l’extérieur, notamment en s’appuyant sur le pôle de la Cosmetic Valley. Objectif : favoriser une innovation alliant efficacité et plaisir, promesse clé dans l’univers du luxe.

Initié en 2008, le projet Hélios prévoit la réalisation d’un centre qui abriterait l’ensemble de la R&D de LVMH Recherche à Saint-Jean- de-Braye, près d’Orléans. Pourquoi ce besoin et où en est le chantier ?

Éric Perrier : Helios est un projet « révolutionnaire » dans la mesure où, pour la première fois, ce sont les processus de création et d’innovation qui ont guidé le concept architectural imaginé par Arte Charpentier. Le résultat est un bâtiment de trois étages certifié HQE, en forme de triangle, où les zones dédiées au partage d’idées entre équipes ont été privilégiées. Ouvert sur l’extérieur, ce centre de recherche pourra, d’une part, accueillir l’organisation de symposiums internationaux et, d’autre part, permettra l’incubation de projets dans le cadre de travaux avec les centres de recherche publics (dont l’Université d’Orléans), ou l’accueil de start-up et de spin-off. Le centre sera en quelque sorte la traduction physique de notre organisation. Les travaux de construction, qui viennent de commencer, devraient durer 19 mois. Le chantier devrait donc être achevé fin 2012, début 2013.

Comment concevez-vous la recherche en cosmétique ?

É. P. : Chez LVMH, nous pensons qu’il est important de transmettre à nos consommateurs le goût d’un luxe à la française. Synonyme d’excellence, le made in France a favorisé l’émergence, notamment au sein de la Cosmetic Valley, d’un réseau de PME/PMI d’où proviennent des innovations majeures. La Cosmetic Valley possède des pôles de compétences dans les domaines de la sensorialité, de la biologie cutanée, de la formulation, de l’analyse… C’est pourquoi nous essayons autant que faire se peut d’en mobiliser les acteurs. LVMH joue un rôle d’animateur important pour cette recherche fondamentale, en permettant de générer des contrats de recherche et de mobiliser des acteurs publics et privés autour de thématiques ambitieuses.

Nous avons notamment soutenu la mise en place progressive d’un écosystème d’innovation animé par nos chercheurs. Ces derniers sont à la fois les initiateurs et les donneurs d’ordre de programmes ouverts sur un réseau de partenaires, issus de structures publiques ou privées, caractérisés par leur capacité d’écoute et leurs propositions de projets de recherche innovants. Chaque année, nous communiquons sur nos thèmes prioritaires en organisant un symposium international. Nous y invitons les fournisseurs, les sous-traitants, les responsables de laboratoires publics (universités, CNRS, Inserm…), l’objectif étant de favoriser les retours.

Qu’est-ce que l’innovation selon LVMH ?

É. P. : J’ai pour habitude de dire qu’une innovation est une invention qui rencontre ses consommateurs. L’innovation ne se décrète pas, elle se cultive par une organisation méthodique et des assemblages de moments de création. L’un des moyens pour y parvenir consiste à donner aux chercheurs la plus grande liberté possible afin qu’ils puissent tisser des liens avec des chercheurs du monde entier et oser initier des programmes parfois incertains !

Par ailleurs, au sein de LVMH Recherche, nous cherchons à instaurer une tension créatrice entre, d’une part, des formulations aux qualités sensorielles exceptionnelles générant ce que nous appelons des effets « whaou » et, d’autre part, de très fortes concentrations d’ingrédients actifs permettant des effets spectaculaires à long terme. Notre jeu à nous, chercheurs, est d’optimiser ces deux effets qui sont souvent incompatibles. Pour cela, nous travaillons avec des mappings sensoriels afin de cibler les attentes des consommateurs mais aussi avec des études sur panel entraîné et avec des blind-tests ; nous filmons les femmes chez elles, dans leur salle de bains, pour observer chacun de leurs gestes. Grâce à ces études, nous avons de « l’ADN consommateur » en nous. Quant aux ingrédients, ils doivent être de plus en plus efficaces, en soin comme en maquillage. Tous les cinq ans, on observe un grand saut technique. Nous recherchons la texture optimale, les formules qui sortent de l’ordinaire. Nous avons été les premiers à parler de liposomes en 1986 avec Dior. Dernièrement, nous avons travaillé sur l’activation des PMSR (enzymes qui peuvent ramener les protéines oxydées à leur état initial, ndlr) ou du protéasome (complexe qui dégrade les protéines trop fortement oxydées, ndlr)… Protéger les cellules souches, lever les inhibitions qui freinent le potentiel de régénération de la cellule sont par exemple de nouvelles façons d’envisager la cosmétique.

Pensez-vous que la réglementation soit un frein à l’innovation ?

É. P. : Les évolutions réglemen- taires peuvent avoir des conséquences coûteuses, parfois fatales à de petites sociétés qui ne sont pas organisées pour y faire face. Lorsque les règles du jeu changent, nous considérons pour notre part que nous devons nous adapter. Chaque année, nos fournisseurs nous proposent 2 000 à 2 500 ma-tières premières nouvelles et, sur la base de nos évaluations mesurant leur sécurité et leurs propriétés ou leur efficacité, nous en référençons moins de 200.

En matière de reformulation, il faut être précurseur, ce qui nécessite une bonne organisation. Nous avons d’ores et déjà mis en place des contraintes, que nous partageons avec nos fournisseurs. Premier niveau, tout ce qui n’est pas acceptable réglementairement dans l’un des pays où nos marques commercialisent leurs produits est globalement supprimé (le formol par exemple). Deuxième niveau, on s’interdit d’utiliser certaines matières premières, comme les protéines de blé ou le chitosane, car certaines personnes y sont allergiques. Troisième niveau, nous excluons les substances que nos consommateurs jugent inquiétantes, telles que les organismes génétiquement modifiés. Quant aux matières premières naturelles, nous sommes tout aussi vigilants dans leur sélection car les plus puissants allergènes et poisons sont issus du règne végétal. Il est important de ne pas associer à tout prix « naturel » à « bon pour la peau ».

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