Extraction : innover avec des méthodes ancestrales

Bernard Toulemonde, directeur général chez IFF

Les techniques d’extraction d’ingrédients naturels utilisées en parfumerie fine sont les mêmes depuis des décennies, ce qui conduit les maisons de composition et les fournisseurs à changer les protocoles ou les substances avec lesquelles ils travaillent.

Isoler les ingrédients naturels requiert des technologies anciennes. “Ce que nous voulons, c’est retirer d’un végétal l’ensemble des constituants responsables de son odeur. Les techniques à notre disposition le font très bien !”, admet Bernard Toulemonde, directeur général chez IFF. Distillation, séparation… étaient déjà utilisées dans l’Antiquité. Parmi les méthodes traditionnelles, l’extraction à l’aide d’un solvant tiers, qui peut être de l’alcool ainsi qu’un certain nombre de solvants apolaires (qui ont une faible affinité avec l’eau), ou l’entraînement à la vapeur d’eau. “Cette technique mime ce qui se passe dans la nature, précise Bernard Toulemonde. C’est ce qui en fait sa beauté.” Cependant, elle ne peut pas être employée pour les cires. La méthode la moins ancienne est celle au CO2 super- critique (lire encadré ci-dessous). “C’est actuellement la technologie la plus poussée pour obtenir des extraits à très haute valeur olfactive”, estime Jean-Jacques Chanot, vice-président de Mane. Mais l’aspect économique reste sensible : l’extraction avec un fluide supercritique coûte cher, et elle représente un investissement de taille. Elle est par ailleurs réservée aux produits qui ne contiennent pas d’eau, ce qui exclut les floraux.

Réglementation et écologie

Au fil du temps, les techniques se sont toutefois perfectionnées. Car la parfumerie fine est une spécialité constamment en demande. Fournisseurs d’ingrédients et maisons de composition sont poussés dans la maîtrise de l’extraction, ne serait-ce qu’à cause de l’évolution des exigences réglementaires. Celles-ci “enjoignent notamment de limiter certaines molécules, les allergènes par exemple”, explique Bernard Toulemonde. Dernièrement, les mousses de chêne ont par exemple fait l’objet de recommandations de l’Ifra (International fragrance association) conduisant à la restriction de leur usage en parfumerie. Il a fallu trouver des alternatives, tout en “conservant l’odeur, bien sûr”, note Hélène Coutière, responsable de la communication chez le producteur d’huiles essentielles et d’extraits naturels Biolandes. Retoucher les formules peut s’avérer un travail titanesque. Firmenich a répondu aux nouvelles contraintes par la mise au point d’une mousse en partie naturelle et en partie synthétique.

Sans oublier, à chaque étape, les considérations écologiques. Biolandes souligne que les trois quarts de ses plantations sont biologiques. “Nous revalorisons les résidus d’extraction en les compostant, poursuit Hélène Coutière. C’est une philosophie intégrée depuis longtemps, qui permet en outre de faire des économies.” Une démarche à laquelle les clients sont de plus en plus sensibles.

Autre vecteur de diversité : la façon dont on utilise les techniques d’extraction et leur maîtrise. Ainsi, le fractionnement contribue à obtenir de nouveaux ingrédients, en enlevant ou en isolant des molécules. “Prenons l’exemple du patchouli, détaille Xavier Brochet, directeur de l’innovation chez Firmenich. Si l’on retire les notes de centre, qui sont froides, on forme de nouveaux coeurs. On peut alors pousser la logique plus loin pour recombiner les fractions. On peut bouger, décaler le profil de notre produit de départ. C’est l’application d’une logique déjà existante que l’on pousse dans ses retranchements.”

L’association de différentes étapes d’extraction produit aussi des résultats intéressants. La distillation moléculaire, notamment, permet d’affiner les produits thermosensibles. “On peut parfois changer l’ordre des étapes techniques, ajoute Xavier Brochet. Ou encore procéder à une distillation sur une concrète [pâte obtenue après extraction de la matière première, NDLR].” Par ailleurs, l’application d’une seule méthode de purification à un ensemble de produits ne fournit pas le même résultat final que si elle est effectuée séparément sur chaque produit. Les professionnels ont donc toute une palette d’alternatives à leur disposition pour exploiter les ingrédients au maximum de leurs ressources. Parallèlement, la recherche d’ingrédients nouveaux se poursuit.

Pharmacopée chinoise

“Le nombre de matières à extraire s’accroît… On va vers des technologies non destructives, on cherche à découvrir des matières premières renouvelables”, analyse Jean-Jacques Chanot. Mais ce travail de recherche d’ingrédients innovants se fait après s’être assuré de son faible impact sur l’environnement. “Il est important d’intégrer une notion de responsabilité”, déclare Xavier Brochet. Ainsi, il faut compter pas moins de trois à quatre ans pour les nouvelles sorties, le temps de vérifier que la plante est disponible. “Une trentaine de nos chercheurs passent en revue, notamment, l’ensemble de la pharmacopée chinoise pour des utilisations en parfumerie fine”, poursuit Xavier Brochet. Le directeur de l’innovation cite l’évodia, essence de fruit qui pourrait se substituer à la tagetone, molécule allergisante dont l’emploi a été restreint par l’Ifra. Le travail sur les biomasses connues continue par ailleurs pour “améliorer les rendements, rendre les ingrédients plus abordables pour les consommateurs et plus intéressants pour les agriculteurs, indique Bernard Toulemonde. Le bourgeon de cassis, par exemple, est aujourd’hui abordable.” Améliorer la sélection des plantes, leur culture, leur cueillette constituent autant d’axes d’évolution prometteurs.

Toutefois, quelques technologies entièrement nouvelles semblent émerger. On parle d’extraction à la vapeur d’eau par l’eau contenue dans le végétal, de micro-ondes, d’ultrasons… Mais ces méthodes n’atteignent “pas encore le niveau de polyvalence requis, estime Xavier Brochet. Elles restent des curiosités de laboratoire”. En attendant que des techniques révolutionnaires se précisent, il faudra continuer à miser sur la maîtrise du savoir-faire existant.

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