les féminins cèdent aux péchés capiteux

Si les bouquets floraux restent la tendance de fond, les marques s’autorisent quelques partis pris osés. Les fruits prennent le pouvoir tandis que les belles matières premières, déjà à l’honneur l’an dernier, confirment leur retour.

Volupté gourmande, effets narcotiques ou notes addictives, les nouveautés 2010 s’attachent à révéler les jolis défauts des femmes en leur offrant des parfums irrésistibles. Cette année encore, celles-ci ont eu la faveur des marques, puisque 63% des lancements analysés par Cinquième Sens leur sont dédiés. Les concentrations réservent peu de surprises, avec une dominante d’eaux de toilette et de parfums. Un classicisme légèrement bousculé par l’arrivée de quelques eaux fraîches, comme L’Eau de Paradis de Biotherm ou l’Eau des Jardin de Clarins, des marques de cosmétique qui essayent de faire cohabiter parfum et soin. Plusieurs univers ont été revisités : Kenzo a rafraîchi Flower avec une version cologne, Chanel décline Chance en une Eau Tendre florale. Lancôme rejoue les accords de Trésor dans un Trésor in Love plus léger, fruité et vanillé. Chez Hermès, Jean-Claude Ellena complète l’Eau Claire des Merveilles d’une facette poudrée-aldéhydée. Chaque fois, les notes originales sont reconnaissables. À l’inverse, peu de flankers viennent enrichir les catalogues. Ô d’Azur, issu de la franchise Ô de Lancôme, Un Petit Rien de Miller Harris lancé après L’Air de Rien, et Belle d’Opium d’Yves Saint Laurent s’affranchissent de leurs aînés par des compositions olfactives bien à eux. Le premier devient floral-fruité, le deuxième est plus boisé-poudré et le troisième est un chypre boisé-ambré. La surprise vient de l’eau de toilette John Galliano, qui perd les accents aldéhydés de l’eau de parfum au profit d’une création fleurie verte poudrée et musquée, riche en roses. « Nous pourrions le placer dans la catégorie des flankers tant il est différent de l’original », affirme Isabelle Ferrand, directrice générale de Cinquième Sens.

Notes fleuries et nuances vertes

Classiquement, la famille des fleuris est à nouveau plébiscitée. Sur les 98 fragrances féminines analysées, 63% en font partie, notamment parmi les grands lancements de la rentrée. à l’honneur la violette chez Balenciaga, la rose chez Love de Chloé ou Eaudemoiselle de Givenchy, le jasmin pour Beauty de Calvin Klein et l’accord de ces deux fleurs chez Fan di Fendi. La tubéreuse est une fois de plus au centre des attentions. Déjà présente l’an dernier chez Prada (Infusion de Fleur d’Oranger), chez Annick Goutal (Un Matin d’Orage) ou encore Ego Facto (Poo Poo Pi Doo), elle rempile chez Prada avec Infusion de Tubéreuse, Isabel Derroisné et son Jardin à Bali, ou le bien nommé Nuit de Tubéreuse de L’Artisan Parfumeur. Les notes fleuries, mélanges de bouquets traditionnels (jasmin, gardénia…), s’entichent de nuances vertes, avec des tonalités feuille, tige ou vert croquant. Une alliance qui procure de la naturalité, comme le montre Ninfeo Mio d’Annick Goutal. Le galbanum revient ainsi au premier plan dans Untitled de Maison Martin Margiela et Jasmin White Moss d’Estée Lauder, après un renouveau en 2009 dans A Scent (Issey Miyake) ou Cristalle Eau Verte (Chanel).

Tendance persistante, le mariage des fleurs et des fruits concerne près de 40% des fleuris étudiés. « Cette facette devient tellement présente que l’on se demande si on ne va pas lui attribuer une famille », fait remarquer Isabelle Ferrand. Les fruits prennent le pas sur les fleurs, apportant une nuance de plus en plus sucrée, dans la veine d’un Nina de Nina Ricci ou d’un Délice de Cartier. Le duo rhubarbe-cassis en tête de Chantal Thomass ou orange amère-pêche pour Marry Me ! de Lanvin en sont les derniers représentants. Parmi ces fleuris fruités, on remarque le retour de la facette marine, disparue depuis presque dix ans des nouveautés féminines. Elle signe Womanity de Thierry Mugler, mais aussi Acqua di Gioia de Giorgio Armani et son jasmin d’eau, ou Lucky Girl d’Oilily, aux notes aquatiques légères.

En perte de vitesse, les hespéridés restent toutefois la deuxième famille la plus appréciée, même si les notes de ce type, souvent présentes en tête, cèdent rapidement la place aux fleurs – l’Eau de Fleur Yuzu de Kenzo ou Escale aux Marquises de Dior -, aux fruits – Ô d’Azur de Lancôme – ou encore à des accents chyprés – l’Eau Fraîche de Rochas. Plusieurs de ces parfums ont mis à l’honneur le pamplemousse. Repéré dans l’Eau de Paradis de Biotherm et l’Eau des Jardins de Clarins, il fait un come-back après l’Eau de Pamplemousse Rose d’Hermès de 2009.

Quelques tentatives audacieuses

D’autres familles, plus marginales, permettent de se démarquer. Légèrement en baisse, les chypres s’éloignent un peu plus des versions modernes en vogue ces derniers temps, à l’image d’Hypnôse Senses de Lancôme l’an passé. Ils sont plus capiteux, tel le premier parfum de David Yurman avec ses notes prunol, curcuma et épices caramélisées, qui lui valent d’être considéré comme un chypre traditionnel. Même allégée et modernisée, la base chyprée de Belle d’Opium d’YSL garde un aspect « mousse ». Premier Péché de Fragonard s’inscrit lui aussi dans cette tendance classique avec un fond patchouli. Également en perte de vitesse, les familles ambrées et boisées. Dépourvue de notes de tête, la première se présente surtout sous sa forme baumée et balsamique, proche du Dermophile Indien. On la trouve dans Tonka Impériale de Guerlain ou 00h10 de Lulu Castagnette. Les boisés, plutôt rares chez les féminins, se déclinent dans des marques confidentielles plus audacieuses, à l’instar d’Un Petit Rien de Miller Harris ou #08 de Jacomo. La seule marque grand public à s’aventurer sur ce terrain est Hermès avec son Eau Claire des Merveilles, qui accompagne son accord de départ d’une étonnante nuance lactée-aldéhydée. Plus rare encore, la famille aromatique accueille une nouvelle recrue, l’Eau de Lavande de Chloé. Aromatique par sa matière première principale, la fragrance se féminise grâce à des facettes poudrées et musquées. Les orientaux, en recul depuis deux ans, s’illustrent dans des jus intenses ou des concentrations élevées, comme Play for Her Intense de Givenchy, Ma Dame de Jean Paul Gaultier en version eau de parfum ou Nina de Nina Ricci en Élixir. Parmi les nouveautés, Réminiscence de Réminiscence, Guess Seductive et Ambre Sublime de Stendhal ont pris ce parti. Au final, des tentatives risquées ont contrebalancé des lancements plus consensuels. Avec une volonté commune : rendre les femmes inoubliables.

ENTRE RÉGRESSION ET ADDICTION

Les marques ont pioché dans le répertoire des souvenirs d’enfance pour renforcer le pouvoir d’attraction de leurs parfums. La note amandée poudrée gourmande, souvent apportée par de l’héliotropine, se retrouve au coeur de nombreuses créations, comme So Hooked on Carmella, dans la collection Crescent Road de Benefit, où le jus fruité gourmand aux accents caramélisés rappelle les confiseries de fête foraine. Nina l’Élixir fait ressortir plus intensément l’accord bonbon et pomme d’amour de la version originale. « Les accords barbe à papa d’Angel ou pomme d’amour de Nina nous rattachent à des stimuli d’enfance, mais ces effets régressifs ne sont pas infantilisants », expliquait Marjorie Barbès-Petit, directrice de Nina Ricci, lors du lancement de la fragrance. Ambiance colle Cléopatre pour Amande Persane de Roger & Gallet ou vanille intemporelle dans Vanille Noire d’Yves Rocher, les notes régressives réveillent nos souvenirs. L’idée n’est pas de créer un parfum pour petites filles, mais bien pour femmes, voire pour séductrices, à l’image de Lady Million, riche en miel et fleur d’oranger.

Aux côtés des notes gourmandes, l’addiction semble avoir été le maître mot des lancements, avec des compositions capiteuses. Belle d’Opium d’Yves Saint Laurent mêle fleurs blanches – lys, jasmin, gardénia – et effluves d’épices, d’encens et de tabac. Selon Cinquième Sens, il s’inscrit comme un nouveau chypre. Même registre chez L’Artisan Parfumeur, où Nuit de Tubéreuse, avec ses notes fleuries épicées, joue sur la volupté narcotique. Beaucoup de ces réalisations se présentent comme des parfums à sillage. Vérification faite avec le test de rémanence mené par Cinquième Sens, Nina L’Élixir, Belle d’Opium, Womanity mais aussi First Eau de Parfum Extrême de Van Cleef & Arpels, David Yurman, In Bloom de Reese Witherspoon ou Jasmin White Moss de la Private Collection d’Estée Lauder se distinguent effectivement par une bonne tenue. Notons qu’il s’agit souvent de créations autour de fleurs blanches, de notes gourmandes ou comportant une facette poudrée. Cette dernière nimbe bon nombre de lancements, souvent des déclinaisons, comme la cologne Flower de Kenzo ou le Classique X Collection de Jean Paul Gaultier. Parmi les nouveautés, elle donne un aspect sophistiqué à 20h15 de Lulu Castagnette, White Soul de Ted Lapidus ou Ovation d’Oilily.

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