Matières premières : les captifs font la différence

Synthétiques ou naturelles, les molécules olfactives exclusives constituent un atout de taille lors des appels d’offres des marques. Comment les maisons de composition cultivent-elles leurs spécificités ?

applelide et Ambrinol 95 ne sont pas les noms de code de deux parfums. Même s’ils auraient pu l’être. Il s’agit de deux molécules olfactives synthétiques exclusives à IFF, présentées en juin dernier à l’ensemble du marché. “L’année dernière, Applelide, un musc poudré, sensuel, fruité, a été utilisé dans plusieurs fragrances et produits de toilette que nous avons gagnés, explique David Whitaker, global product manager de la maison de composition. L’Ambrinol 95, un ambre aux accents de cuir et de tabac, est lui aussi présent dans des parfums.” La période d’exploitation exclusive de ces molécules olfactives, appelées captifs, varie. “Nous les conservons aussi longtemps que nos parfumeurs le jugent nécessaire, précise Bernard Toulemonde, directeur général d’IFF Naturel-LMR. Notre mission est de les aider à gagner les briefs des marques en mettant à leur disposition les meilleurs ingrédients. La vente de ces derniers est secondaire même si elle n’est pas négligeable.” “Elle permet d’obtenir un retour sur inves- tissement”, ajoute Thierry Audibert, directeur monde de la recherche et de la technologie chez Givaudan.

La commercialisation n’est cependant pas systématique, tout dépend des volumes d’utilisation. Les plus grands acteurs du secteur peuvent se permettre de conserver leur production pour eux : “Nous en exploitons les deux tiers en interne, souligne Bernard Toulemonde, chez IFF Naturel-LMR. Seul le tiers restant est vendu”.

Autre frein à la diffusion d’un captif : son caractère, qui en fait la marque de fabrique de la maison de composition. “Il constitue la signature d’un parfum et le rend inimitable”, rappelle Béatrice Mouleyre, senior vice-presidente fine fragrance de Symrise, créateur du Kétembert et du Symbroxane, propres à Black XS for Her de Paco Rabanne. Givaudan a remporté le brief de Pi Neo de Givenchy, avec une formule comportant trois captifs, le Toscanol, la Safraléine et la Cosmone. Cette dernière a d’ailleurs été ouverte récemment au marché, après quatre années d’exclusivité, “car son aspect proche d’un musc nitré lui donne le potentiel pour séduire”, explique Thierry Audibert.

Laurent Mercier, vice-président commercial et marketing de la division ingrédients chez Firmenich, est catégorique : “Nous considérons les captifs comme une arme de différenciation lors des appels d’offres. Une centaine d’entre eux sont mis à la disposition de tous nos parfumeurs, pas seulement les vingt de la parfumerie fine mais les soixante-quinze collaborateurs qui peuvent travailler aussi pour les détergents ou les shampooings. Selon les formules, ils utilisent 5 à 30% de captifs”. Soucieux de préserver sa singularité, Firmenich a développé une version améliorée de sa célèbre molécule, l’Ambrox (1), lorsque celle-ci est tombée dans le domaine public, vingt ans après sa découverte. “Même si l’Ambrox Super n’est pas un captif, nous préférons utiliser cette synthèse de qualité pour toutes nos notes ambrées plutôt que d’acheter la technologie ailleurs”, indique Laurent Mercier.

À la recherche d’odeurs inédites

Encore plus aujourd’hui, les marques, clientes des maisons de composition, recherchent le “petit plus” parfumé. “Le marché étant saturé de fragrances qui se ressemblent, les consommateurs sont en quête d’innovations olfactivement perceptibles. Ce constat est relativement récent, d’où cet intérêt pour les nouveaux ingrédients”, remarque Thierry Trotobas, vice-président fine fragrances EMEA (2) chez Mane. La Maison en a ajouté sept à sa palette : noisette, noix de coco, cardamome, genièvre, pruneau, curry et poivron, grâce à son système d’extraction moléculaire nommé Jungle Essence en interne. Il extrait de façon très fidèle l’odeur de n’importe quel ingrédient à partir d’un gaz – sans nécessiter de pression ou de température particulièrement élevées. “Ces captifs nous ont permis de séduire les Parfums Thierry Mugler, pour qui nous avons composé le féminin Womanity à partir de notes de figue et de caviar”, explique Thierry Trotobas. La société a également investi, l’année dernière, dans un outil industriel d’extraction supercritique ultramoderne, installé sur son site de Bar-sur-Loup, près de Grasse. Elle a par ailleurs lancé Aquafine, un support sans alcool, en base aqueuse. Cette technologie, récompensée par un Fifi Award 2009 pour son application dans le parfum Nautica Oceans (Coty), est en cours de développement pour d’autres marques. à noter aussi, parmi les nouveautés Mane, des capsules à forte concentration d’actifs qui peuvent être incorporées dans n’importe quel support, y compris les plus difficiles comme les crèmes, les parfums ou même dans les dernières cigarettes Lucky Strike. “Nous avons un positionnement de challenger. Grâce à nos innovations, nous souhaitons devenir l’alternative incontournable”, déclare Thierry Trotobas.

Si la plupart des captifs sont des reproductions chimiques des odeurs de la nature, le naturel s’avère de plus en plus une source de différenciation.

“Une grande partie de notre recherche est tournée vers des produits bio développés et commercialisés par la société Plantes Aromatiques du Diois (Sapad), dans laquelle Robertet est actionnaire majoritaire depuis trois ans”, expose Francis Thibaudeau, directeur adjoint division parfumerie de Robertet. Installée dans la Drôme, cette entreprise a été créée en 1999 par Michel Meneuvrier, pour commercialiser les productions de plantes aromatiques et d’huiles essentielles de cette région. Elle a, au fil des années, tissé un réseau mondial de producteurs partenaires (notamment à Madagascar, en Inde et en Afrique du Nord). “Sapad couvre 25% des besoins mondiaux en huile essentielle de qualité biologique”, poursuit Francis Thibaudeau.

IFF et Firmenich, initialement fournisseurs de matières premières de synthèse, ont eux aussi pris des parts dans des sociétés productrices d’ingrédients naturels, respectivement LMR (Laboratoire Monique Rémy) et la division Arômes de Danisco. Mais il est difficile de parler de captifs ou d’exclusivités car “on ne peut pas breveter la nature”, rappelle Bernard Toulemonde.

La différence entre les essences ou les absolus se fait alors sur les méthodes employées pour obtenir l’ingrédient. Il existe peu de systèmes d’extraction de produits naturels. Les seules avancées résident dans le perfectionnement des machines mises à la disposition des fabricants de matières premières (lire encadré ci-dessous). “Aujourd’hui, les outils nous permettent de mieux fractionner les molécules, ce qui peut exacerber une facette ou en atténuer une autre. Nous obtenons alors des “coeurs”, explique Bernard Toulemonde. Ainsi, nous proposons à nos parfumeurs des coeurs de vétiver, de carotte, de patchouli ou encore d’ylang.”

D’autres pistes sont expérimentées, notamment sur la génétique des plantes. Si la réglementation peut freiner l’utilisation de certaines matières premières naturelles (voir CosmétiqueMag n°108, p. 10), les chercheurs se chargent de trouver des alternatives.

En savoir + : www.cosmetiquemag.fr, pour voir le film sur Jungle Essence

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