Réglementation : les matières naturelles sur la sellette

La parution prochaine du 45e amendement de l’Ifra devrait raviver le débat sur les restrictions de l’utilisation des matières naturelles dans les formules de la parfumerie fine. L’enjeu est lourd concernant les jus existants car la reformulation exige à la fois des moyens financiers et des solutions de remplacement. Elle demande en outre plus de talent créatif aux parfumeurs.

Le méthyl-eugénol et la furocoumarine compromettent l’utilisation, respectivement, de la rose et du pamplemousse dans les parfums. Ce sont deux conséquences, parmi d’autres, du règlement de l’Ifra (International fragrance association) sur l’utilisation des matières naturelles. L’autorité autorégule les pratiques des maisons de composition et sert d’appui au travail de la Commission européenne par la suite. Ses amendements qui animent le débat sur la reformulation des jus existants et la compo-sition des nouvelles formules au sein de la profession, aussi bien du côté des maisons de composition que chez leurs clients, les marques.

Or, nous y sommes. Ce printemps, le 45e amendement de l’Ifra vit sa période de consultation auprès de ses membres. Jean-Pierre Houri, directeur général de l’association, révèle « qu’il est plus léger que les précédents. Moins d’une douzaine d’ingrédients posent problème cette année, contre près d’une trentaine ces dernières années ».

Travail d’autorégulation

Pourquoi cet amendement est-il moins contraignant en 2010 ? « Tout simplement parce que tous les ingrédients ont été soumis à notre nouvelle méthodologie ces trois dernières années et que ce travail est aujourd’hui achevé », explique Jean-Pierre Houri (lire encadré p. 12). Si les maisons de composition opèrent ce travail d’autorégulation, « c’est sous la pression des ONG et des milieux scientifiques pour s’assurer de la parfaite innocuité des composants utilisés par les industriels », ajoute Jean-Pierre Houri. Il s’agit notamment d’une question de santé publique concernant les ingrédients allergènes. « Les marques ne veulent pas avoir de souci avec leurs consommateurs sur ce sujet. Nous sommes dans une société régie par le principe de précaution », décrypte Francis Thibaudeau, deputy manager fragrance division chez Robertet.

Ce sont les principes d’auto-régulation qui ont été retenus par la profession, confirme Luc Malfait, président Takasago Europe et directeur général de la parfumerie fine. Et d’expliquer : « Les matières naturelles sont composées d’un grand nombre de constituants. Ceux-ci ont probablement les mêmes effets qu’ils soient apportés via une matière naturelle ou ajoutée dans un parfum ou un produit cosmétique en tant que tel, obtenus par synthèse chimique ou isolés du produit naturel. Cette question est évidemment débattue par les experts, dont certains diabolisent les substances chimiques et accordent toutes les vertus aux produits naturels. La question n’est pas tranchée de savoir si les effets sont identiques mais la prudence impose de réglementer les matières naturelles à hauteur de leurs constituants ». Globalement, tout le monde joue le jeu. L’Ifra y veille en menant une politique de conformité. L’association prélève au hasard des produits finis sur le marché mondial pour vérifier si les standards sont bien respectés. Et ils le sont dans l’immense majorité des cas. « Sur notre dernier cycle de contrôle, ce printemps, tout était bon », fait remarquer Jean-Pierre Houri.

Il en résulte pourtant des obligations pas toujours faciles à gérer, d’autant qu’elles s’additionnent à la réglementation Reach sur les substances chimiques, elle aussi très contraignante. Elle nécessite en effet une connaissance approfondie des ingrédients pour enregistrer les produits et elle est en constante évolution, sous le coup des progrès de la science et des tests. Sur les matières naturelles, l’enjeu préoccupe tous les acteurs de la beauté mais la parfumerie fine est la plus concernée car des problèmes se posent au niveau de la formulation.

Préserver le patrimoine

Dans un article du quotidien Le Monde paru le 13 janvier dernier, Thierry Wasser, le parfumeur de la maison Guerlain, s’inquiétait sur l’avenir du patrimoine de la griffe, dont il est le garant. Il expliquait qu’il avait dû arrêter un parfum créé par Jean-Paul Guerlain pour sa mère, Parure. S’il s’agit d’un cas extrême car la formule est ancienne – elle date de 1975 -, la reformulation des fragrances existantes est cependant une réalité. « Nous avons des équipes dédiées à cette mission, témoigne Catherine Jarno, parfumeur techni-que chez IFF. La réglementation sur les mousses a par exemple « impacté » un bon nombre de formules. » La première conséquence est financière. La reformulation entraîne un coût pour les maisons de composition – qu’elles ne facturent pas à leurs clients – et mobilise du personnel chez les marques car les nouveaux jus demandent à être validés. L’exercice ne va pas toujours de soi. « Remplacer sans dénaturer la création originale n’est pas simple, confirme Jacques Cavallier, maître parfumeur chez Firmenich. Lorsque je reformule, j’essaie plutôt d’améliorer la formule pour lui donner un plus ».

Nature versus molécules

Quelles sont les solutions ? « Nous travaillons au mieux pour remplacer les ingrédients incriminés à l’aide d’autres variétés naturelles ou de composants de synthèse », explique Virginie Noret, responsable des affaires réglementaires parfum chez IFF. Les départements R&D sont chargés de trouver de nouveaux ingrédients. « Nous avons ainsi développé le Thésaron pour palier les réglementations liées à l’usage des Damascones (rose ketone) », note Marie-Lise Jonak, senior vice-presidente sales director chez Takasago. La chimie est au coeur du métier des maisons de composition, avec des investissements importants, de l’ordre de 5 millions d’euros pour une nouvelle molécule contre 100 000 euros pour la mise à disposition d’une nouvelle matière première naturelle. Normal, dans ces conditions, que la voie du naturel soit également empruntée. « Nous travaillons sur une plante de la pharmacopée chinoise, l’evodia. Elle possède des notes qui rappellent le tagète sans en avoir les constituants qui nous posent problème », témoigne Xavier Brochet, directeur des produits naturels et de l’innovation chez Firmenich.

L’autre levier à actionner sur les matières naturelles est une sélection des espèces, en ayant notamment recours à des hybrides, ou bien un travail sur l’extraction pour enlever les éléments gênants. « C’est une alternative mais elle augmente le coût de la formule », prévient Francis Thibaudeau (Robertet). Ces démarches posent la question de la présence de matières naturelles. « Il faut que les formules en contiennent autour de 20% pour avoir une richesse que les formules polychimiques n’ont pas », note Jean-Pierre Houri (Ifra). « Une essence de rose synthétique n’aura jamais la même fulgurance ni la même vivacité », ajoute Jacques Cavallier (Firmenich).

S’adapter aux évolutions

La profession trouve les parades pour sauvegarder les jus existants. « C’est indispensable pour aider nos clients à préserver leurs parts de marché, notamment pour leurs grands classiques », note Virginie Noret (IFF). « Il relève de la responsabilité de chaque maison d’expliquer le procédé de manière pédagogique, le pourquoi de tel et tel changement. C’est comme aujourd’hui à Versailles lorsqu’on ajoute des sorties incendie ou des rampes pour les personnes à mobilité réduite : ce n’était certainement pas dans les plans de Le Vau ni de Le Nôtre », explique Luc Malfait (Takasago). « Nous ne sommes pas concernés actuellement par ces soucis mais nous suivons les dossiers de près si cela devait concerner une de nos fragrances stars », souligne Frédéric Appaire, directeur marketing international de Paco Rabanne (Puig). « C’est pourquoi, à côté de nos grands classiques, nous sortons des versions plus modernes afin de préserver notre business au cas où », explique une marque sous couvert d’anonymat.

Pas question de berner les consommateurs, ils sont intraitables sur la constance de leur jus. « Les grands utilisateurs ou les clients très fidèles remarquent ce genre de changement. Ils sont même capables de percevoir une récolte différente », témoigne Jacques Cavallier (Firmenich). C’est dire si le sujet est pris au sérieux par les marques. D’autant qu’il est capital sur l’avenir de leur création. Est-il un frein ? « Non car, dès le processus de création, on travaille sans les matières interdites. Les palettes évoluent, à nous de nous adapter », explique Jacques Cavallier. « Ces contraintes sont stimulantes, déclare Frédéric Appaire (Puig), elles nous poussent à explorer des voies olfactives vers lesquelles nous ne serions pas allés. » « Cela génère des limites dans la créativité mais ce n’est pas insurmontable puisque la règle est la même pour tout le monde », ajoute Luc Malfait (Takasago). « La palette ne diminue pas, elle se renouvelle, estime Catherine Jarno (IFF). Le rythme des changements est juste plus soutenu. »

Moins de parfums très typés

Francis Thibaudeau (Robertet) s’inquiète cependant pour demain : « On ne voit pas les conséquences dès maintenant mais dans une dizaine d’années, nous percevrons une évolution des parfums. Il y a fort à parier qu’il y aura moins de fragrances très typées car les surdosages d’un ingrédient sont plus risqués. Or les grands classiques d’aujourd’hui sont souvent des jus surdosés ». La prohibition d’un ingrédient n’est pas la seule contrainte. « Ce n’est pas toujours l’interdiction qui pose problème mais la simple limitation, qui conduit de facto à ne plus exploiter la matière naturelle car le seuil d’utilisation devient trop faible donc presque imperceptible, je pense notamment au tagète », fait remarquer Anne-Lise Jonak (Takasago).

Qui dit matières naturelles dit aussi producteurs. « Il nous est difficile de nous adapter car la réglementation change tous les ans, et pas nos cultures ! », explique Philippe Coutière, directeur technique chez Biolandes. Le temps des récoltes est incompressible, d’où l’importance des partenariats noués par les maisons de composition avec les filières de production pour anticiper un maximum. La filière fait tout pour s’adapter à sa réglementation très exigeante afin de ne pas se mettre en porte-à-faux avec les consommateurs. « Nous sommes à une époque où les gens veulent savoir ce qu’il y a dans les produits », souligne Catherine Jarno (IFF). Le paradoxe est qu’à l’heure où le grand public demande du naturel à tout va, son obsession du risque zéro conduit à exclure les plantes de ses parfums.

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