la cosmétogénomique contre le vieillissement

Connaît-on les gènes à activer pour garder une peau jeune ? Quelle sera la prochaine avancée dans le domaine de la génomique ? Trois spécialistes répondent à nos questions pour nous éclairer sur ce sujet aussi complexe que prometteur.

Depuis 2004, la communauté scientifique dispose d’un fabuleux savoir issu du décryptage du génome humain. L’ensemble des quelque 27 000 gènes que possède chaque cellule du corps humain est ainsi connu de tous. Cette connaissance fascinante, les cosmétologues ne pouvaient l’ignorer. Les gènes deviennent aujourd’hui la cible des cosmétiques, donnant naissance à la cosmétogénomique, c’est-à-dire l’analyse de l’expression des gènes sous l’action des cosmétiques. Parmi les lancements récents, Génifique de Lancôme, Advanced Night Repair d’Estée Lauder, Professional Pro X d’Olay, Code Jeunesse de L’Oréal Paris ou encore Skin Vivo de Biotherm en sont autant d’illustrations. Trois spécialistes décryptent les enjeux de la cosmétogénomique.

Peut-on vraiment agir sur les gènes cutanés ?

Professeur Louis Dubertret : Oui. Il est connu depuis longtemps qu’une application topique exerce une action sur les gènes. Le simple dépôt de vaseline sur la peau, qui pourtant ne pénètre pas, déclenche une modulation de l’expression génique. Toutefois, dans les cellules cutanées, de nombreux gènes ont une activité constante alors que d’autres ne s’activent que “sur commande”, par exemple lors d’une agression extérieure. Ils semblent endormis et se réveillent quand ils sont nécessaires. C’est notamment le cas de gènes impliqués dans les mécanismes de réparation. Depuis cinq ans, nous tentons de comprendre comment les gènes répondent aux agressions cutanées.

Connaît-on les gènes à activer pour garder une peau jeune ?

Pr L. D. : Pour le moment, nous ne connaissons pas assez le rôle précis des gènes qui sont activés. La modification de leur expression est-elle la cause du vieillissement ou sa conséquence ? Lesquels sont importants pour réparer ou protéger la peau ? De nombreuses questions restent sans réponse. Il y a encore une vingtaine d’années de travail pour décrypter tout cela et comprendre la relation exacte entre la modulation des gènes et l’effet clinique visible à la surface de la peau, même si des corrélations claires ont maintenant été établies. Avec la recherche génomique, nous avons entrouvert la porte d’un domaine de connaissances, nous devons maintenant les approfondir pour mieux les comprendre.

La génomique permettra-t-elle d’envisager une nouvelle cosmétique ?

Pr L. D. : Quand nous connaîtrons plus précisément le rôle des gènes, nous pourrons envisager de sélectionner des actifs spécifiquement destinés à la modulation de l’expression des gènes caractéristique de chaque type de peau et imaginer ainsi une cosmétique sur mesure. Mais je pense qu’il y a encore une trentaine d’années de recherche pour en arriver là.

Aujourd’hui, que peut-on attendre de la génomique ?

Docteur Philippe Benech : Depuis quelques années, les scientifiques ont à leur disposition l’ensemble des gènes humains et la technique des puces à ADN, qui permet de mettre en évidence et de quantifier l’expression (c’est-à-dire la mise en action) de tous ces gènes. Le problème restait de pouvoir utiliser ces informations. En effet, des centaines de gènes s’activent simulta-nément dans une cellule, qu’elle soit au repos ou stimulée par un actif, alors comment donner un sens biologique à l’expression de ces gènes ? C’est pour répondre à cette problématique que j’ai développé des outils, notamment informatiques, permettant d’interpréter les réponses géniques. J’ai fondé PrediGuard pour mettre ces interprétations à la disposition de la recherche médicale et de l’industrie pharmaceutique et cosmétique. PrediGuard a donc la possibilité, en connaissant avec précision les gènes activés, visualisés sur les puces ADN, de déterminer quels sont leurs effets sur le fonctionnement des cellules.

Est-ce une demande de l’industrie cosmétique ?

Dr P. B. : Les demandes d’analyse d’expression des gènes sont de plus en plus nombreuses. Elles nous viennent des fournisseurs de matières premières mais aussi de grands groupes de recherche de l’industrie cosmétique comme Yves Rocher, Estée Lauder… Dans leur quête constante d’innovation, la génomique leur fournit un formidable outil pour découvrir de nouveaux modes d’action. Notre technologie propose également aux services marketing de s’appuyer sur un vrai discours scientifique. Nous avons aussi la possibilité de comparer l’action de deux actifs en fonction des gènes qu’ils sont capables de moduler afin de choisir le plus pertinent. Dans un tout autre registre, la génomique permet d’identifier des risques potentiels de toxicité cellulaire et donc de mettre en oeuvre les mesures nécessaires pour les réduire.

Quelle sera la prochaine avancée dans le domaine de la génomique ?

Dr P. B. : Dans quelques mois, nous débutons un nouveau projet : une analyse génomique à grande échelle, dans le cadre d’une association de recherche baptisée EFGH, pour Exploration fonctionnelle du génome humain. Elle a pour but de suivre l’évolution de l’expression de l’ensemble des gènes humains sur plusieurs années (au minimum cinq) d’un grand nombre de volontaires. Ces données génomiques, associées à celles de l’environnement, du mode de vie et aux bilans biologiques des volontaires, seront mises à la disposition de la communauté scientifique. On imagine facilement quelle formidable source de découvertes cette base de données va constituer, aussi bien dans le domaine médical, pour comprendre les mécanismes à l’origine des pathologies, que pour la cosmétique, afin d’appréhender le vieillissement par exemple.

Comment L’Oréal est-il entré dans l’ère de la génomique ?

Bruno Bernard : Grâce à l’évolution des nouveaux outils de la biologie moderne, nous pouvons aujourd’hui appréhender, de façon globale et sans a priori, les mécanismes biologiques impliqués dans des processus aussi complexes que le vieillissement cutané. Ainsi, grâce à la transcriptomique (analyse de l’expression des gènes), nous avons étudié quels étaient les gènes dont l’expression était modulée en réponse à divers types d’agression cutanée. Nous avons alors découvert qu’on pouvait associer une signature d’expression génétique spécifique à chaque type d’agression.

En quoi est-ce un changement fondamental ?

B. B. : Nous nous sommes rendu compte que, si le registre des gènes exprimés dans une peau jeune et dans une peau âgée reste sensiblement le même à l’état de repos, de grandes différences de vitesse d’activation des gènes apparaissent entre les deux types de peau en réponse à une agression mécanique. En d’autres termes, la transcriptomique a permis de passer d’une approche statique de l’étude de l’épiderme à une dimension dynamique du processus de réparation. Nous avons aussi identifié de nouvelles cibles moléculaires pour les actifs cosmétiques. Ces connaissances nous permettent d’introduire la notion de vieillissement biologique en lieu et place de celle de vieillissement chronologique.

Quels sont les nouveaux enjeux ?

B. B. : Le nouvel enjeu est l’identification d’actifs capables de restaurer, lors du traitement d’une peau âgée, tout ou partie de la signature “peau jeune”. L’approche transcriptomique apporte des preuves irréfutables de l’efficacité d’un actif et de l’effet “rajeunissant” d’un traitement. Le lancement de Génifique de Lancôme est le premier pas réalisé par L’Oréal dans cette nouvelle ère de la cosmétique.

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